La mort est quelque chose qui va se produire dans un avenir lointain, à un autre moment, à une autre personne. Mais pas à nous. Du moins pas tout de suite. Pas aujourd’hui, pas demain, pas la semaine prochaine, pas même la prochaine décennie.

La mort est une réalisation existentielle qui ne peut arriver qu’aux très malades ou très vieux. Ces derniers regardent les jeunes inconscients gaspiller leurs jours, maintenant qu’ils réalisent que le temps est une denrée incroyablement précieuse.

Mourir pour quelque chose

Quand la mort nous livre à notre destin inattendu, le terminus inévitable, nous aimerions croire que nous avons enduré cette épreuve ardue pour une raison. Mourir pour quelque chose semble un acte héroïque. Mais à vrai dire, c’est la chose la plus simple au monde et il y a peu de gloire et de fortune à mourir pour quelque chose.

face001toilstoi01Lorsque vous vous réveillez et mangez votre repas, vous mourez pour quelque chose. Quand vous vous rendez au travail, vous mourrez pour quelque chose. Lorsque vous échangez des plaisanteries sans signification avec vos collègues, vous mourrez pour quelque chose. Quand vous faites l’amour, vous mourrez pour quelque chose. Aussi certainement que le temps passe, tous les êtres humains meurent pour quelque chose.

De fait, mourir pour quelque chose, c’est choisir le bon moment et la bonne cause, jour après jour, semaine après semaine, année après année. Et c’est incroyablement dur et décidément pas inévitable.
A partir du moment où nous sommes des adultes conscients, peut-être même avant l’âge avancé, nous devons choisir – ou conceptualiser – la façon dont nous allons mourir. Ce n’est pas le cas si nous contractons un cancer ou si nous sommes renversés par un bus (bien que certains choix rendent ces éventualités plus ou moins vraisemblables), ou si nous sommes relativement chanceux (ce qui signifie que notre liberté n’est pas révoquée par une circonstance ou une force malveillante que nous ne pouvons pas contrôler), nous avons un choix remarquable quant à ce qu’il faut faire, penser et devenir entre temps, sur la façon dont nous vivons, ce qui signifie que nous avons un choix remarquable sur la façon dont nous voulons mourir.

Vivre par défaut

Le choix, comme la fin elle-même, est finalement nôtre et à nous seul. C’est ce que Heidegger voulait dire quand il écrit que la mort est notre «possibilité»: Comme notre liberté, la mort est inhérente à notre personne.
En pensant à tous nos héros, à nos amis et à nos proches qui sont morts, nous pouvons essayer de comprendre véritablement que la mort est une chose normale, au lieu d’en avoir peur. «Un homme libre pense à la mort, c’est la moindre des choses », écrit Spinoza. « Et, ajoute-t-il, la sagesse n’est pas une méditation sur la mort, mais sur la vie ».

Mais nous, pauvres contemporains, n’avons même pas commencé à penser à la vie et nous faisons tout pour ne pas penser à la mort. Peut-être n’avons-nous pas tellement peur de mourir, à la fin, de ne pas vivre et bien mourir.
La vie quotidienne ne manque pas de quoi faire perdre notre temps: la course pour de l’argent, l’intelligence, la beauté, le pouvoir, la renommée… Nous sommes attirés par tous ces objets, objectifs, virages et mirages. Mais la vérité inconfortable et implacable est que mourir pour quelque chose comme l’argent ou le pouvoir tend à ne pas être un choix du tout.

L’écrivain David Foster Wallace, soutient dans, notamment son livre intitulé L’infinie Comédie, que mourir dans la poursuite de la richesse ou le prestige est tout simplement une vie « par défaut ». En d’autres termes, en cherchant à avoir plus d’objets dans nos armoires, nous menons une vie par procuration. Nous sommes coincés dans un piège psychologique qui nous empêche de voir ce qui pourrait être véritablement significatif dans nos propres vies. En vivant ainsi, nous risquons, selon David Foster Wallace, de « traverser une vie adulte confortable, prospère, respectable, mais morte, inconsciente, esclave et finalement nous sentir impérialement seul aussi bien à l’intérieur comme dans le monde extérieur ».

Transformer la vie

Dans la fameuse histoire de Tolstoï « Mort d’Ivan Ilitch », le héros mourant accepte à contrecœur sa propre mortalité, une vérité qu’il ne peut plus éviter : « Ce n’est pas une question d’appendice ou de rein, mais de vie et … de mort. Oui, la vie était là et maintenant elle s’en va et je ne peux pas l’arrêter. Oui. Pourquoi me tromper? N’est-il pas évident pour tout le monde, sauf pour moi que Je meurs … ça peut arriver à cet instant précis. Il y avait de la lumière et maintenant il y a des ténèbres … Quand je ne serai plus là, qu’adviendra-t-il? Il n’y aura rien … »
Ivan Ilyich ne peut pas prétendre qu’il ne meurt pas. Il reconnaît ce que Ramsès II n’a apparemment pas accepté de reconnaitre : Avec sa mort, il n’y a aucune justification de sa vie, il n’y a aucune preuve à laisser derrière lui, il n’y a aucun monument à son effigie. Il s’est menti toute sa vie sur le fait qu’il n’allait pas mourir.
Finalement, Ivan s’est libéré de son propre mensonge. Et nous aussi, nous pouvons nous libérer de cette illusion. Dès aujourd’hui. Toute de suite. Maintenant.